Un Conte de Noël

25
Déc
2015

Je n’ai jamais aimé Noël. Il faut dire que j’ai passé le plus clair de mon enfance à errer de foyers en orphelinats. N’ayant jamais eu de véritable famille, je ne me suis pas attaché à ceux qui s’occupaient de moi, même lorsque certains faisaient de véritables efforts pour me réchauffer le cœur grâce à un bon repas, des friandises et même quelques jouets. En grandissant, je me suis fait une vie à l’écart de toutes ces festivités criardes et extrêmement commerciales.

Au début de ma vie d’adulte, je me suis installé à Salzburg et je travaillais pour une grosse compagnie de livraison où je chargeais et déchargeais des camions. Mon travail n’était pas très palpitant, mais il payait les factures et me laissait autant de temps que je veux pour réfléchir. Au retour du boulot, j’arrêtais généralement dans un bar local pour m’enfiler quelques bières avant de retourner chez moi. Habituellement, je passais les week-ends en solitaire à lire ou à flâner sur Internet.

Alors que j’avais à peine vingt-cinq ans, un de ces soirs à la brasserie du coin, j’ai rencontré cette femme, Liz. Elle avait dans la mi-trentaine, les cheveux noirs bouclés et les yeux verts pétillants. Notre histoire avait débuté par une banale histoire de sexe, mais nous nous plaisions à plusieurs niveaux et nous avons commencé à nous fréquenter. C’est alors que je fis la connaissance de Niklas, son fils de 5 ans. Aussi renfermé que moi, on ne se lia pas trop et nos relations se seraient qualifiées d’indifférences réciproques. Toutefois, Noël arriva.

Liz trouvait important que je m’implique moindrement auprès de son gamin et elle insista pour que je participe à la fête de Noël avec eux. N’étant pas trop familier avec cette fête, je savais pourtant qu’il était de mise d’offrir des présents aux enfants le soir de Noël. J’ai donc acheté une de ces figurines de superhéros qui étaient si populaires à la télévision. Le 23 décembre, Liz vint me prendre chez moi et nous nous rendîmes dans le chalet de son oncle à la montagne. Liz et son fils aimaient y passer du temps pour jouer dans la neige et profiter de l’air frais.

Le soir venu, après que Niklas fut couché, Liz et moi avons bu du vin et nous fîmes l’amour sur le canapé. Je me suis réveillé seul, Liz avait rejoint la chambre à coucher. Il faisait noir et froid.  Le vieux chalet de chasse de son oncle Bern craquait de partout et le tout était assez angoissant. Remettant mes pantalons, j’entrepris de rejoindre le lit chaud auprès de ma bien-aimée. La grande fenêtre donnait sur un paysage à couper le souffle. Au loin, il m’était possible de voir les valons enneigés dans la lumière lunaire. La lune était particulièrement grosse cette nuit-là, j’ai même cru voir l’ombre d’un cerf à l’horizon. Je ne savais pas qu’il en avait dans la région.

Le lendemain, le 24 donc, nous sommes sortis faire de la luge après un copieux repas. Le bout du nez rouge et les yeux lumineux, le petit Niklas s’amusait comme un fou. Quant à moi, je n’avais hâte qu’à une seule chose : coucher le gamin pour déballer à nouveau la mère. À travers les jeux enfantins dans la neige, je n’avais de cesse de peloter Liz à l’insu de son fils, ce qui me faisait bien rire. Une fois rentrés, nous prîmes un goûter puis Liz entreprit de cuisiner le repas du soir pendant que je lisais dans le salon en buvant un café chaud. Niklas s’amusait seul dans sa chambre.

Le silence de la maisonnée fut brisé par un hurlement strident! Liz lâcha tout et accouru à l’étage. Je la rejoignis aussitôt. Niklas sanglotait alors dans le tablier de sa mère. À travers ses pleurs, il disait qu’il venait de voir un monstre dans la cour. Le regard de Liz me convainquit d’aller voir à l’extérieur s’il y avait une bête sauvage qui rôdait. Vêtu de mon manteau humide, je retournai à l’extérieur, faisant le tour du bâtiment plusieurs fois sans trouver l’ombre d’une bête monstrueuse. En dehors d’une trace du cerf que j’avais aperçue la veille, je ne trouvai rien. À mon retour, je fis de mon mieux pour convaincre le gamin qu’il n’y avait aucun monstre sauf dans son imaginaire.

Le souper du réveillon fut des plus traditionnels : nourriture abondante, bon vin et cantiques de Noël près de l’âtre. Niklas se coucha tôt pour ne pas surprendre Saint-Nicolas dans sa ronde nocturne. Nous avions bien sûr préparé quelques friandises pour le vieux bonhomme, en remerciement. Je suggérai de lui laisser du vin également, ce que Niklas trouva ridicule. Une fois le petit au lit, Liz s’empressa de manger les friandises qu’il avait laissées et nous disposâmes ses présents sous les branches du sapin décoré. Par la suite, Liz et moi refîmes l’amour et, après qu’elle se soit endormie, je retournai lire dans le salon.

Était-ce le vin ou l’exercice qui me fit m’endormir rapidement? Tout ce que je sais, c’est que je rêvai de ces stupides chants de Noël et le son de clochettes me réveilla en sursaut. J’ouvris les yeux dans l’obscurité presque totale, le feu s’était éteins. Après avoir fixé l’obscurité pendant plusieurs longues secondes, je me rendis compte que j’entendais encore le bruit de clochette. Je me levé donc du fauteuil où j’avais somnolé pour trouver la source du bruit. L’oreille tendue, je me rendis compte que le son provenait du toit, quelqu’un s’y déplaçait. Je me dis alors que je devais dormir encore. Saint-Nicolas ou le père Noël, tout ça n’était que balivernes pour les enfants!

C’est alors que l’obscurité s’assombrit davantage. Je distinguais à peine les meubles du salon et les braises dans la cheminée. Une forme se déplaça rapidement devant moi et me bouscula dans un tintement métallique! Il ne s’agissait pas de clochettes, mais de chaînes. Je voyais désormais une créature de dos : un grand humanoïde à la fourrure grise hirsute dont les jambes se terminaient par d’énormes sabots et dont la tête se prolongeait par de hauts bois de cerfs. Le monstre traînait avec lui un grand sac noir et des chaînes qui glissaient sur le sol. Abasourdi, je vis la créature grimper les marches vers les chambres. Mon cœur fit alors un bond et je me remis rapidement sur pied et empoignât le tisonnier.

Le démon était déjà à l’étage quand je le rattrapai. Sans m’annoncer, je lui fonçai dessus et le frappai du timonier. L’objet se brisa aussitôt et d’un coup de griffe, je fus projeté sur le mur opposé! La bête empoigna alors un Niklas hurlant et l’enfouit dans sa besace infernale. Il se retourna alors vers moi et je vis son visage.

Ma rétine en sera à jamais gravée. Il avait les traits qui mélangeaient ceux d’un homme, d’un loup et d’un cerf. Le tout tordu par la haine. Ses yeux étaient deux puits sombres animés par deux braises de fureur. Sa bouche n’était qu’un tas de crocs suintants encerclant une longue langue noire affilée. Il me dit alors ceci :

  • Tu as été vilain, Tomàs. Terriblement vilain. Je te reprends donc tous tes joujoux!

C’est au son de son effroyable voix grinçante que je me suis évanoui.

 À mon réveil, je me retrouvais au même endroit dans le chalet, étendu au sol. D’un bond, je me levai! Niklas n’était ni dans sa chambre, ni dans le salon, ni… ni dans notre chambre…

Dans celle-ci, je fis la terrible découverte des restes sanguinolents de Liz! Le monstre, la créature, l’avait complètement ravagée! Elle n’était plus que sang et chair. Et m’affalai alors, en pleurs.

Depuis ce jour terrible, je vis à Vienne. Les autorités m’ont interné dans une Institut. Ils prennent soin de moi, disent-ils. Ils me protègent de ce que je pourrais faire, disent-ils. Mais, me protègent-ils de Lui? Car, malgré leur protection, à chaque Noël, je reçois une carte et un présent. Chaque année, je reçois un morceau de charbon. Et dans la carte, il est toujours inscrit les quatre mêmes mots : « Meilleurs vœux. De Krampus. »


Ce conte a été écrit par moi, mais inspiré des divers légendes qui entourent le Krampus.

Pour vous mettre dans l’ambiance, je vous propose une pièce musicale. Il s’agit d’une adaptation du traditionnel Silent Night par Vled Tapas, un youtubeur et musicien français. Bonnes écoute et Joyeux Noël!!


There are no comments yet, add one below.

Leave a Comment


You must be logged in to post a comment.



Go to the top of the page