Rendez-vous avec dentelle noire et sombres écrits

16
Mai
2014

À l’ombre, dans le plus beau des secrets, Ariane Gélinas fait ressortir la beauté à travers l’obscur. Auteure prolifique malgré les trente printemps qu’elle a accumulé, elle parcourt depuis longtemps les sentiers littéraires. Elle a codirigé Pandémonium (2004) puis est devenue directrice artistique de la revue Brins d’éternité en plus de publier une ribambelle d’articles dans Solaris, Moebius, Le Sabord et Zinc. Sans compter sa novella L’enfant sans visage publiée en 2011 aux Éditions XYZ et sa trilogie Les villages assoupis dont le dernier tome, Escalana, vient tout juste d’être publié chez les Éditions Marchand de feuilles.

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Récompensée à plusieurs niveaux, et à juste titre, Ariane Gélinas a développé l’art d’écrire du «noir» de façon élégante; tout en finesse. La Horde Geek a eu le plaisir de la rencontrer lors du lancement du numéro printanier de Brins d’éternité. Voici ce qui en est ressorti.

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Au Québec, peu de femmes se démarquent dans la littérature horrifique. Y a-t-il des modèles qui t’ont inspirée?
Il y a quelques années, j’ai découvert Gabrielle Wittkop, qui possède une plume ciselée. Les sujets auxquels elle s’intéresse peuvent être « lourds », comme dans Le Nécrophile1 qui traite de la paraphilie du même nom. L’auteure a un style précis et détaillé ; elle décrit les actes nécrophiles avec un grand réalisme. Quoi qu’il en soit, la justesse de son vocabulaire donne à ses œuvres un aspect horrifique particulièrement réussi, sans oublier l’important travail sur la psychologie des personnages. Du côté des femmes qui ont frayé avec le genre horrifique, j’aime aussi lire Anne Duguël et Nadine Monfils.

Lorsque nous lisons tes textes, nous pouvons caractériser ton écriture « d’horreur élégante ». Est-ce ton intention de présenter l’horreur ainsi?
J’aime effectivement écrire les scènes d’horreur, ou d’érotisme, avec un vocabulaire à la fois précis et poétique. Le travail sur la langue est d’ailleurs au cœur de ma démarche littéraire. Grâce à cette « approche poétique », je peux créer un contraste marqué entre « l’horreur de la scène » et la « manière dont elle est racontée ».

D’où te vient cette passion pour l’horreur?
Je suis une grande peureuse. J’ai énormément de peurs non fondées. Cela dit, je ne m’inspire pas de mes cauchemars puisque je m’en souviens rarement. Une partie de moi aime être ébranlée et ne se passerait pas de regarder régulièrement des films d’horreur. Transformer mes peurs par l’écriture me semble fondamental. Pousser cette intensité à son paroxysme est une expérience cathartique, à mon avis. J’aime penser que, par mes romans et mes nouvelles, je contribue à donner quelques lettres de noblesse à l’horreur. Même si j’ai aussi beaucoup écrit dans d’autres genres, comme le fantastique, la science-fiction, la littérature noire, la littérature générale…

Qu’est-ce qui t’a amenée à écrire?
Depuis l’enfance, j’ai toujours raconté des histoires. J’avais déjà ce besoin de donner forme à des récits. Souvent, je pense à certaines histoires et je me dis « quelqu’un devrait leur donner vie ». Ce que je m’applique à faire ensuite.

Tu as choisi Les mémoires du Diable de Frédéric Soulié comme sujet de thèse en création littéraire. Pourquoi?
Je me suis d’abord intéressée, à la maîtrise, à l’ouvrage Les Farfadets de Berbiguier de Terre-Neuve du Thym2. Le mémorialiste y raconte les diverses persécutions que lui font prétendument subir les farfadets, des espèces de diablotins. J’ai voulu continuer d’étudier le Diable au doctorat en analysant ses différentes incarnations dans l’œuvre principale de Frédéric Soulié. Comme le démon est polymorphe, il élabore dans mon corpus d’étude une sorte « d’encyclopédie du mal ». Je suis en cours de rédaction de ma thèse, que j’espère déposer en 2015.

Escalana - couverturePeux-tu nous parler du dernier tome de ta trilogie Les villages assoupis?
Escalana, qui est le titre du troisième tome, est également le nom d’un village fantôme de ma région natale, la Mauricie. Quand le chemin de fer a été construit en Haute-Mauricie, des villages sont nés en bordure des rails, avant de disparaître par la suite. Escalana (aussi nommé Oskélanéo) est l’un de ceux-là. J’ai eu envie de terminer la trilogie sur une note plus « intime » en utilisant comme cadre le nord de ma région d’origine. Lorsque mon amoureux et moi sommes allés visiter Escalana/Oskélanéo, au sud du Réservoir Gouin, j’ai immédiatement trouvé que l’endroit était propice à un récit fantastique. C’est d’ailleurs, à mon avis, mon roman le plus solidement ancré dans l’imaginaire à ce jour.

Pourquoi t’intéresser aux villages fantômes?
J’aime l’Histoire, notamment celle du Québec. Et comme j’affectionne beaucoup les ruines, les maisons abandonnées, voyager dans l’arrière-pays… Tous les éléments étaient présents pour que je m’intéresse, tôt ou tard, aux villages disparus.

Qu’est-ce qui t’a amenée à t’impliquer dans la revue Brins d’éternité?
En 2007, j’ai fait la connaissance de l’équipe de la revue pendant que j’étudiais au certificat en création littéraire à l’UQAM. Je suivais certains cours avec des étudiants du baccalauréat en lettres, dont Guillaume Voisine, Carmélie Jacob et Geneviève Fournier-Goulet. J’étais également amie avec la sœur de Guillaume, Isabelle, qui m’a parlé de la revue dans un atelier de création littéraire. Quelques mois plus tard, j’ai envoyé deux nouvelles (« Le spectre interne » et « Mère matière ») au comité de lecture. Puis, en 2008, le poste de directrice artistique s’est libéré. L’équipe de Brins d’éternité m’a demandé si j’étais intéressée par ce travail, et j’ai accepté. J’ai tellement apprécié l’expérience que je suis en poste encore aujourd’hui, en plus d’être aussi devenue, au fil des années, coéditrice et graphiste.

Qu’est-ce qui distingue Brins d’éternité des autres revues?
C’est une revue dans laquelle les textes sont longuement retravaillés, ce qui n’est pas le cas de tous les fanzines (même si nous préférons l’appellation « revue semi-pro »). Nous accordons également un grand soin à la « section articles », qui rassemble critiques, chroniques et un essai universitaire. Sans oublier la présentation visuelle, qui met souvent de l’avant des artistes québécois. Bref, c’est un périodique qui se veut soigné, ouvert à l’expérimentation dans les différents genres de l’imaginaire. Certains disent qu’il s’inscrit dans la continuité du défunt magazine …imagine.

Dors-tu parfois?
[Rires] Ce qui me prend le plus de temps, ce sont mes études et l’écriture. Brins d’éternité a toujours trouvé sa place naturellement dans mon horaire. Il faut dire que j’aime faire découvrir les littératures de l’imaginaire et m’investir dans différents projets pour les mettre à l’honneur, comme lorsque je coordonnais le Congrès Boréal (en 2009, 2011 et 2013). Mon emploi du temps est parfois chargé, mais, en travaillant de manière constante et disciplinée, je réussis à gérer l’ensemble de mes tâches… sans accumuler trop de retard.

Pour conclure, que nous réserves-tu pour le futur?
Je travaille en ce moment sur un roman fantastique et historique qui se déroule sur la Basse-Côte-Nord, notamment au village de Tête-à-la-Baleine. L’histoire couvre trois siècles, soit les XIXe, XXe et XXIe. Un étrange culte de mammifères marins est au cœur du récit… De même que certains mythes. La narration est en outre entrecoupée de mémoires.

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Pour ceux qui aiment le travail d’Ariane, sachez que vous pouvez la retrouver sur les ondes de CFOU 89.1 FM dans le cadre de l’émission de son conjoint, Frédérick Durand, « Le Voyage insolite ». Elle y fait des chroniques littéraires occasionnelles qui viennent agrémenter la présentation des figures marquantes et moins connues du rock psychédélique des années 60 à aujourd’hui. Une belle façon de poser un regard critique sur les sujets abordés!

Côté lecture, en plus d’Escalana, Ariane a participé au collectif Crimes à la librairie publié en mars aux Éditions Druide. Vous pourrez aussi bientôt mettre la main sur le livre du style dont vous êtes le héros, 6, chalet des brumes, en participant à l’évènement annuel des Six Brumes dont nous vous parlions le mois dernier. Avec son talent mortel, il y aura sûrement d’implacables détours dans ce roman.

Finalement, si comme nous, vous ne pouvez vous passer d’elle, visitez son blogue en CLIQUANT ICI. On y trouve ses découvertes et l’actualité littéraire qui la concerne. Très enrichissant.

 

Image à la une: Opiate sun de Naikki


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