L’horreur étant en plein essor au Québec, il était prévisible de tomber sur un recueil de texte de qualité dans ce domaine. Horrificorama, des éditions Les Six Brumes, se démarque donc des autres recueils du genre par l’excellence des récits qui y sont présentés. La préface de Patrick Senécal y donne d’ailleurs une plus-value par l’exactitude de sa réflexion sur la littérature de genre. Elle gagnerait d’ailleurs à être publiée pour un plus large public, car on a presque l’impression de prêcher des convertis.

On commence fort avec Lac au Sable de Vic Verdier. Ses descriptions vivantes provoquent de vrais frissons particulièrement lorsqu’il décrit les séances de tortures faites aux insectes. Ses personnages illustrant les bas fonds du Québec sont réalistes à souhaite et le rythme constant du récit nous mène à une finale simple, mais qui va de soi.

«J’imagine que c’est pour ça que les gens comme moi commencent avec les insectes. Sous la chaussure. Entre les doigts. Ça craque. Ça se distend sous la pression. Et survient le premier frisson. Qui disparaît trop vite. Une grosse coquerelle entre le pouce et l’index, le jus coule de la carapace écrasée, mais la sensation attendue t’échappe. Les «normaux» ne te comprennent pas, et toi, tu ne les comprends pas plus. Comment peuvent-ils se passer de ce délectable frisson?»

Vient ensuite Les clés de l’Hydre de Carl Rocheleau qui nous plonge dans un univers aux personnages aussi complexes que captivants dans lequel les humains sont réfugiés dans des arbrecités. Son personnage principal, Frederich, un architecte visionnaire est tout simplement attachant par son imperfection. Les descriptions de ses liens avec les autres personnages enrichissent le récit autant que les imbroglios politiques le pimentent.

Puis Ariane Gélinas vient ajouter sa couleur à travers Freyja. Nathan, le personnage principal, éveille notre curiosité avec cet être qu’il a en lui. L’auteure sème des indices intriguant tout au long du texte pour, quelques paragraphes plus loin, nous surprendre en nous révélant un aspect supplémentaire du personnage principal. Mais c’est la prose d’Ariane Gélinas qui transforme magnifiquement une épicerie en lieu extraordinaire.

«Les rayons hasardeux de l’aube pénètrent par les fenêtres en haut des murs de l’épicerie. Je plisse les yeux, un instant éblouit. À l’Avant du commerce, une rumeur s’amplifie. Il est certainement sept heures, plage horaire où entrent en poste deux caissières

La plume de l’auteure est si agréable que lorsqu’elle y décrit une scène langoureuse, on en a des chaleurs… jusqu’à ce qu’elle y insère un retournement inattendu que nous vous laissons le soin de découvrir.

Lorsqu’on reprend enfin notre souffle, c’est au tour de Geneviève Blouin de nous faire voyager dans une Égypte où les musulmans extrémistes veulent détruire les «reliques païennes» avec son texte intitulé La dernière mission de Rabbad. On y retrouve son personnage principal, Rabbad, sur le plateau de Gizeh dont la description surprenante de réalisme nous plonge dans cet univers frôlant le mystique.

«Rabbad s’avance dans le boyau étroit, en s’efforçant d’oublier l’effrayante masse de pierres qui le surplombe. La lueur de sa lampe de poche monte et descend au rythme de ses pas. L’air sent le sable humide. Le silence est tel qu’il entend distinctement les battements de son cœur et le crissement de ses bottes sur le roc. »

On a particulièrement aimé la description de la momification qui démontre les connaissances historiques de l’auteure ainsi que le deuxième niveau de lecture du débat intérieur de Rabbad sur ses croyances confrontées à ce qu’il expérimente.

À peine avons-nous le temps de reprendre nos esprits qu’Isabelle Lauzon prend le relais avec Sean dont l’intrigue nous laisse avec plus de questions que de réponses. L’intrigant Daniel, personnage principal, s’est fait retirer la garde de ses enfants. Pourquoi? Comment son fils est-il mort? Néanmoins, on apprécie le réalisme dans la trame narrative.

Vient le tour de Frédérick Durand qui nous emporte complètement ailleurs avec Prochaine station: Lac-des-Morts. On se retrouve dans un monde futuriste, mais pas tant que ça, dont Hervé Chaumont est le personnage principal. L’auteur y jongle habilement avec les mots de son niveau de langage soutenu sans trop en mettre.

«Au bout de l’arc-en-ciel, on découvre souvent que les couleurs ont disparu au lavage. La preuve, c’est qu’en dépit de son congé, Hervé devait accomplir des corvées, c’est-à-dire désaturer ses vêtements, passer l’aspir-Sototh, se rendre à la pharmacie du Docteur Anathème, rapporter ses livres au Coin du Mal et aller chez Dolloramort pour se procurer des breloques désinhibées. Le programme était chargé comme un mulet débonnaire, et il valait mieux ne pas s’attarder. »

Cette mélodie littéraire nous laisse sur une finale intéressante avant de transiter vers le texte de Pierre-Alexandre Bonin: Sur les pointes, au bord de l’abîme. L’histoire tourne autour d’une boite à musique que Zoé Dulac a trouvée chez un drôle d’antiquaire. Cliché vous direz? Peut-être, mais le rythme de la narration vous transportera telle la ballerine dansant de cette boîte à musique.

Phillippe-Aubert Côté nous présente pour sa part un récit pour adulte averti: La nuit des trois démons. Les démons et les humains se côtoient dans un univers dystopique dont la sexualité est particulièrement dangereuse. Nous avons d’ailleurs apprécié l’explication à saveur scientifique de l’évolution des humains en opposition à celle des démons. Des personnages bien campés et sympathiques, un récit bien cadencé, un retournement surprenant, la recette est parfaitement équilibrée.

Et c’est au tour de Jonathan Reynolds de prendre la relève avec Tes graffitis fanés. Il nous présente des personnages à la psyché riche, des descriptions de lieux agréables à reconnaître et une trame narrative qui nous donne le goût d’en avoir plus.

De son côté Élise Henripin, avec son texte Ce qu’il ne faut pas entendre, amène les lecteurs dans l’univers douillet de deux jumeaux, Nicolas et Olivier. Du moins, jusqu’à ce que tout bascule. Bien que le récit donne l’impression d’un conte d’Halloween pour enfant, le deuxième niveau du texte y est très intéressant.

« Ce qui en sort, ce n’est pas du sang, ce sont des mots. Des mots comme je ne t’aime pas, tu me coûtes trop cher, je ne voulais pas d’enfant. Des mots comme j’ai envie de mourir, j’ai perdu mon travail, j’ai rencontré une autre femme. Des mots comme papa n’est pas papa. Ils sortent de son corps déchiré comme un essaim de guêpes, noirs et assassins, et retournent contre elle pour la piquer et la mordre, la déchirer encore plus. »

Puis Pascal Raud nous transporte dans l’univers vaporeux de Cimetière. Marceline, le personnage principal, cultive son jardin secret sur une île privée près d’épaves de bateaux. On a aimé sa réflexion sur l’âme, sa prose magnifique qui transforme son texte en horreur artistique.

« Marceline soupire. Comment lui expliquer qu’un cimetière de bateaux n’est pas qu’un cimetière? Comment pourrait-il comprendre les âmes des navires qui viennent pour y trouver la paix, pour oublier les tempêtes, la dureté de la mer, la violence des vagues? Qu’ils s’échouent en ce lieu pour être parmi les leurs, comme l’ont fait ceux qui les ont précédés, avant de mourir pour de bon, l’âme débarrassée de l’amertume et du regret. »

On quitte alors la poésie maritime pour l’univers post-apocalyptique de Luc Dagenais dans XXZ: une histoire de sexe oral au temps des zombies. Vous l’aurez compris, ce texte est aussi destiné aux adultes. La présentation originale et crue n’est pas à la portée de tous. Néanmoins, ce court récit fait réfléchir sur le consentement sexuel.

Ensuite, Anne-Marie Bouthillier nous propose un voyage dans les Highlands en Écosse avec Escalier vers l’Enfer. L’ambiance toute en subtilité nous mène vers son point culminant de façon si habile qu’on en reste pantois. L’auteure y mélange avec finesse la magie et le monde surnaturel sans tomber dans la dentelle.

Vient ensuite le texte de Pierre-Luc Lafrance, Comme le goût d’un souvenir qui meurt sur la langue. À l’aide de ses personnages attachants, il nous présente une belle réflexion sur les différences générationnelles. Sa prose poétique digne de mention nous guide vers une finale surprenante.

« Les murs de silence se fissurent pour laisser passer les craquements du plancher, les ronflements des pensionnaires qui se répondent en contretemps, le bruit d’un évier qui fuit – jamais le même. »

Finalement, Frédéric Raymond conclut avec Les tubercules de l’horreur. Il nous captive dès le départ. William Kirby, le personnage principal, arrive à Québec pour préparer un livre sur l’intendant Bigot. Il va donc à Beaumanoir, car ce dernier lui a déjà appartenu. Le récit mène à une finale assez spectaculaire qui laisse place à une suite. Qui sait?

Avec tous ces nouvelles littéraires captivantes, il est clair qu’Horrificorama des éditions Les Six Brumes ne vous laissera pas de glace.

 



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